Arrivé à Arzon, à mi parcours, nous ne sommes donc plus que deux en course sur le trio de départ. La fatigue est bien présente et le manque de sommeil se fait sentir.

Le calvaire ne fait que commencer !

Les douches sont dans un état tellement dégueulasses, que je suis content d’avoir embarqué des lingettes pour bébé. Je m’essuie avec et enfile une tenue propre. Et de toute façon la barrière horaire est proche. Il faut bientôt repartir. Je n’ai même pas le temps de faire examiner mes pieds par les podologue. Je masse, change de chaussettes et enfile une nouvelle paire de chaussures. Un soulagement !  Merci encore Stéphane pour m’avoir offert cette paire.  Hyper confortable et légères 👟 👌🏼

Avec le manque de lucidité je n’ai pas le réflexe d’enlever des poids morts du sac à dos pour m’alléger et les mettre dans le sac de délestage. Je le regretterais bien assez tôt. C’est à ce moment que je me dis qu’avoir une assistance dès le début de la course sur des distances comme ça c’est un vrai plus. Rien de mieux qu’une leçon de plus apprise sur le tas !

A ce point de la course le ravito est vidé. Il ne reste quasiment rien. J’enfile une dose de pâtes réchauffées rapidement, un fromage et une compote, avant de nous faire expulser de la salle parce qu’ils ferment. Je me traîne péniblement dehors. Je sens que je ne tiens plus debout. Je m’effondre sur l’herbe dehors pour terminer mes pâtes. Éric tient le coup. Un coureur qui a abandonné sur blessure se repose entouré de sa famille. Ils nous encouragent à repartir.

On n’est plus que 2 sur 3. Fatigués. Et il reste encore 50% de la course.

Je commence à douter sur ma capacité à avancer vu qu’on frôle les BH. Je n’ai qu’une envie m’allonger. Éric réussit à me convaincre de continuer à avancer. On repart à 3 à l’heure sur les notes de Highway to Hell . 🎶🎸🤘🏼On se concentre sur les ravitos l’un après l’autre.

Je ne veux pas pénaliser Éric et lui demande de me laisser et que je le rattraperai si je peux. On passe par un village. Y’a un parterre de gazon et des bans, Je programme un réveil et je m’allonge 20 minutes.

Mon Dieu qu’est-ce que c’est bon une sieste ! Je me rechausse et repars un peu requinqué. Mon kiné m’annonce qu’il m’attendra à Sarzeau au KM 122 pour faire l’assistance. Je me prends pour un élite avec mon propre staff médical ^^’ Mais mine de rien, cette pensée me redonne assez d’énergie et je peux à nouveau trotter, courir même sur certaines portions.

Un peu plus loin je trouve des branchages au sol. Je me confectionne 2 bâtons de trails bio 😜 Ça me rajoute du poids, ça m’irrite, je saigne même un peu de la main droite mais je ne le sens même pas sur le coup. Au moins ça m’aide à cadencer ma marche et à remonter du terrain. Des randonneurs sur le parcours jettent un regard amusé à mes bâtons de trail de fortune. Je fais presque du 9’/km !! BH ? Fuck-you !👊🏼

Je finis par rattraper Éric au ravito vers le 100eme je crois avec un peu de marge sur la BH. On est dans la queue de peloton nous annoncent les bénévoles. Les gendarmettes avec qui on avait fait la traversée, ont abandonnés malheureusement. Même routine. J’enlève les chaussures pour laisser mes pieds respirer un peu. Une bénévole m’offre même un croissant pendant qu’une autre me prépare un café. J’ai l’impression d’être un prince. 10 bénévoles rien que pour nous deux. On ne leur dira jamais assez merci.

On repart et on passe par des chemins longeant la mer et des zones de pêcheurs et de producteurs d’huitres apparemment. On passe aussi devant des villas somptueuses et des terrains immenses avec piscines et terrain de sport. Sur certaine il ne manquerait que l’hélipad.

Un peu plus loin un papy a installé des bassines avec de l’eau et nous invite à nous rafraîchir. Faudra pas le proposer deux fois. Fatigués tous les deux on s’assied un moment sur un rocher surplombant la mer pour se reposer et manger un morceau. On réalise la chance qu’on a d’assister à de tels paysages.

Mes pieds commencent sérieusement à me faire souffrir. 2 ampoules ont explosé et 3 autres ont fusionné en une Mégazord-ampoule. Je traîne des pieds. Debout depuis 7h du matin vendredi, l’envie de dormir est de plus en plus présente et pressante.

On croise quelques rares autres coureurs. Tous plus ou moins dans le même état. Dans ces moment-là on repense vraiment aux essentiels qui peuvent sembler un luxe inaccessible à cet instant précis. Un plat chaud🍝 une douche🚿, une limonade fraîche🍹, une pastèque🍉, un lit douillet🛏️ … autant de chimères que je convoite … et qui me font perdre du terrain. Je ne sais même plus à quel moment exact j’ai perdu de vue Éric.

Je commence à me dire que ça sent la fin. D’une certaine manière je me dis que si je ne passe pas la prochaine barrière et que je suis mis hors course, tant pis j’aurais essayé.  On remonte certains coureurs et on forme un nouveau groupe mais j’ai à nouveau du mal à tenir l’allure et je finis par me faire distancer.

Mon estomac commence à faire des appels de phare. L’opération « sphincters d’aciers » est sur le point d’échouer 💩 C’est à ce moment qu’on se dit vive la pampa et heureusement que j’avais du PQ. Pas besoin de vous faire un dessin pour la suite hein 😜 Hmmm vive la nature et l’air marin. Et autant mes intestins fonctionnent bien, de l’autre côté ça fait quelques heures que je n’ai pas vidangé. Et la dernière fois j’avais pissé vert.

Je repars au trot après ma pause champêtre et m’aidant avec mes 2 bâtons, bientôt je rattrape bientôt Éric et un autre couple de coureurs. A croire qu’en m’étant allégé d’1kg j’ai retrouvé un peu d’énergie 😂 Je reprends espoir en me disant que c’est jouable 💪🏼

Beaucoup de passages sur bitume quand même. On n’est plus qu’à une douzaine de km normalement de Sarzeau. Je croise la Licorne assise sur le bas-côté. Je lui demande comment ça va mais elle abandonne sur blessure😢 Attristé, je repars devant.

Toujours pas sortit de l’auberge

Bientôt un point d’eau. Enfin ! Je suis bientôt à sec. Il me reste juste ma flasque🥵

Mauvaise surprise. Plus une seule goutte d’eau. Ils ont coupé les robinets et le responsable du point était en train de ranger le camion et s’apprêtait à repartir. Namého nondidju !!! Il reste des coureurs sur le parcours et MÔsieur plie bagage ? Ça s’apparenterait presque à de la mise en danger de la vie d’autrui. J’ai envie de pleurer, de crier, de gueuler de taper dans quelque chose. Énervé je balance au loin mes bâtons qui m’avaient permis de garder une allure convenable. La rage me permet de continuer d’avancer mais je reperds assez vite du terrain.

Je reçois encore quelques messages et ça me fait un bien fous. Alexandre, Me dit qu’il part de sa soirée pour me rejoindre. RDV d’ici 1h15 – 1h20 au ravito. Je m’accroche à cette seule pensée et j’avance.

Le trail c’est du yoyo en fait. Je dépasse à un moment le couple avec qui on avait formé un groupe. Ils me rassurent que c’est ok et qu’ils repartent bientôt. Je continue de trotter. Au loin j’aperçois une silhouette et un casquette saharienne bleu et blanc.  Éric est toujours dans la course. J’augmente le rythme. Je le rejoins. On arrive à se motiver, on avance en file indienne, chacun dictant le rythme à tour de rôle. Le chrono bouge mais aucune trace de ce foutu stade. On n’a aucune idée d’où on est. Merci encore au tracé gpx qui nous sauve la mise. La crise de nerf n’est pas loin. J’ai du mal à respirer. On commence à pester tous seuls en plein milieu de la cambrousse. On entend d’autres gens gueuler aussi au loin.

La fin de journée approche et les contours du golf sont sublimés. Un passage en bord de mer, une plage, une brise, des mouettes. Je ressens un nouveau souffle. A ma surprise, j’ai à nouveau du jus.

 Nos montres affichent plus de 120 bornes. On devrait y être bordel de merde. On suit le tracé et on entend au loin comme un écho d’enceinte. Avec plus de 24h de course dans les pattes, la cote nous parait être une montagne. Elle slalome. On s’accroche. Éric avance grâce à ses bâtons. Je regrette d’avoir jeté les miens. On arrive à côté d’un cimetière. Un mec bourré nous indique le chemin.

Des signaleuses en bleu clair. On doit être proche. On passe par un jardin. Une route. On entend des bruits au loin. Alexandre est là. Il court à mes côtés. Éric est juste derrière. Un bénévole nous en veut d’être en retard et nous engeule d’être « nuls » si on ne voit pas le balisage et que c’est notre faute si on a rallongé le trajet. Il fallait bien qu’il y ait un gros cons ce weekend. Je viens de le croiser. Je l’ignore et à trois on arrive jusqu’au ravito.

Je le traverse de part en part et vais directement à la sortie. Je préfère pointer pour ne pas être mis hors course avant d’aller récupérer un frishti. Éric rentre dans la salle. Soulagement.  Le grand raid ne nous a pas encore vaincu.

Il est plus de 21h.

 3 marathons de fait.

Il reste environ 56 bornes.

Si peu et tellement à la fois.

 Je remarque encore des corps hagards qui abandonnent. J’attrape un plat de purée, une compte et un fromage et je sors dehors rejoindre Alexandre. Le goût est infâme. Je me contente de la compote.

 Je tremble de partout. Un ambulancier me demande si je continue. Je ne sais pas trop ce que j’ai réussi à sortit mais il m’a compris.

Plusieurs personnes sur le parking. Une solidarité incroyable. De parfaits inconnus me viennent en aide. Pendant que je m’assois par terre avaler ma ration, un mec me retire mon sac à dos, un autre sort un bidon d’eau fraîche de son coffre et me recharge ma poche et ma flasque, un autre prends la batterie des mains d’Alexandre pour recharger mon téléphone tandis que ce dernier me masse rapidement les mollets. Il me propose de refaire mes pansement seconde-peau mais avec les frottements et la transpiration ils ne tiennent pas. Je cherche dans le sac ma 4ème paire de chaussette et une paire de manchons propres mais je ne les trouve pas. Dans un état second je ne pense même pas à m’alléger alors que je pars pour une deuxième nuit de course. Je cherche Éric du regard mais il a dû déjà repartir.

On aurait presque dit une chorégraphie digne des stands de F1. En 5min le plein étais refait. Enfin plus ou moins. J’aurais bien piqué une sieste de 10 min.

Mais c’était sans compter un autre point discutable de l’organisation.

Infos contradictoires le retour

Certains disent que les serre-files sont là et qu’ils vont fermer la salle et commencer à mettre hors course les gens. D’autres non ils arrivent dans 30min. D’autres non la BH est dans 20minutes.

J’en ai ma dose. Je repars sans avoir vraiment eu le temps de profiter des soins d’Alexandre mais éternellement reconnaissant à lui et ces illustres inconnus qui m’ont bien aidé alors que je n’étais pas loin de me mettre en PLS.

Après le trio, après le duo, place au solo.

J’appelle Éric. Il est à 2 km il me dit du stade.

 2 km. C’est quoi ? ce n’est rien 2km.

Impossible de le rattraper pourtant.

La nuit finit par tomber. Et bon Dieu qu’elle va être longue.

 Je dépasse quelques marcheurs. Je croise des gens qui abandonnent. J’atteins un croisement avec une voiture phares allumés. Le bénévole m’indique la route à prendre et me dit que les erres files sont partis il y a quelques minutes du stade. J’aurais donc bien pu dormir et profiter des soins kinés.

C’est une goutte en trop. Je sens à nouveau la crise de panique. Je cherche mon souffle et le bénévole m’aide à m’assoir contre un muret. Il me dit qu’il me réveillera à l’arrivée des serres files

Fatigué est un faible mot. Je n’ai pas de courbatures ou de contractures (pas encore du moins). L’aponévrose s’est calmée. Les ampoules sont devenues secondaires. J’ai accepté la douleur et je fais avec. Mais ce que je ressens c’est surtout une lassitude généralisée.

Les bips de l’application de suivi se sont tu depuis un moment. J’avais chargé la liste des différents amis qui y participaient pour suivre leur progression. J’y jette un coup d’œil et je vois que certains ont presque terminés. Mais que quasiment tous avancent. J’apprends que malheureusement Cathy et Frédo ont arrêté. Vous aurez votre revanche 😉

Et puis parfois le destin nous joue de sacré tours.  J’aime bien rajouter à ma playlist musicale des speechs et là c’est Rocky Balboa qui me parle dans l’oreille 😅👊🏼

The world ain’t all sunshine and rainbows. It’s a very mean and nasty place and I don’t care how tough you are it will beat you to your knees and keep you there permanently if you let it. You, me, or nobody is gonna hit as hard as life. But it ain’t about how hard ya hit. It’s about how hard you can get hit and keep moving forward. How much you can take and keep moving forward. “

Suivi par un extrait de discours que MLK a donné dans un lycée de Philadelphie dans les années 60.  

“[…]Well life, for none of us, has been a crystal stair, but we must keep moving, we must keep going. If you can’t fly, run. If you can’t run, walk. If you can’t walk, crawl, but by all means, keep moving. “

Ça en fera sourire et sans doute ricaner certains mais ça suffit à faire redémarrer la machine. Je sors la deuxième frontale et remets la première dans le sac à charger. Les serre file sont là. Un certain nombre de coureurs sont avec eux.  Je repars avec le groupe.

On marche à rythme léger en ce début de nuit. Des groupes se forment dans le groupe. Je me retrouve dans le peloton de tête avec 3 gars et une fille et accompagnés par 2 bénévoles dont Claudine un bénévole que j’avais croisé sur un ravito en milieu de journée.

Éric m’appelle pour me dire qu’il jette l’éponge. Il aura fait mieux que l’année dernière. Mais la veste sera pour une autre année. Je transmets l’info au serre-file qui la relaye au pc course et demande à une navette de nous rejoindre. D’après la description des alentours le serre file juge qu’il nous faut 20-30min pour le rejoindre.

Une fois sur place on échange une dernière fois. Malgré la douleur il garde le sourire. Au moins lui rentre bientôt dormir.

A ce moment le groupe s’est bien étiré. La tête de peloton est bien éloignée maintenant du serre file.

Un ultra c’est des montagnes russes en somme

Bien que poursuivi par la BH, je m’autorise quelques instants de pause en plein milieu du chemin. Je coupe ma frontale. Je souffle un coup. Laisse mes yeux s’adapter à la nuit pour admirer un ciel illuminé de millions d’étoiles. Le silence de la nuit est saisissant. Je me sens tout petit en plein milieu de nulle part avec pour seuls compagnons la voie lactée, le chant des grillons et les piqûres des moustiques. En tant que citadin, je n’ai pas cette chance tous les jours.

Du trio du départ je suis seul. Je lâche un peu la cadence et me remet dans ma bulle. Je m’autorise une pause sur un banc pour refaire mes lacets. Je m’endors sur place 5min et je me réveille à l’écho de pas se réverbérant sur du métal. On a franchi une sorte d’écluse 200 ou 300 m derrière environ. Je me dit que c’est probablement les serre file. Je repars. Claudine et le groupe de tête sont loin. La micro sieste m’a fait du bien. Je mets un peu de musique. Avec un mix enchaînant Will Smith / Bob Marley / Howard Shore / B.B. King / Eagle-Eye / Aretha Franklin / BOs Disney / Fletcher Henderson 🎷🎺🎶dans les oreilles je repars au trot. Je sais j’ai des goûts assez mixtes. Je chante même Assimbonanga à tue-tête à un moment dans la pampa.

Je regrette de ne pas avoir de manchons. Je me fais piquer de toutes part.  Un micro pause le temps d’appliquer du baume du qros-chat-rayé. L’odeur de menthol et de camphre soulage instantanément. Une vidange à la fraîche. L’urine est passée de vert à ocre. Y’a de l’amélioration.

Un coup d’œil au tableau des barrières horaires. Ok. La montre. J’ai de la marge mais plus de jus. Je sors la batterie de secours et l’accroche au sac et branche la montre pour ne pas perdre le tracé gpx. Le seul tracé auquel je continue de faire confiance. Je repars en courant avec Woodkid / Michael / John Williams et Sugarhill Gang s’enchainant dans les oreilles.

Je me rappelle d’une phrase qu’Emir des Lapins Runner m’avait dit une fois. « Sur un ultra il faut accepter d’avoir des hauts et des bas. A un moment moralement tu voudras tout arrêter. Attend. Plus tard tu retrouveras de la fraîcheur ». Je dois avoir franchis le creux et dois être au sommet de la montagne. Je me sens quasiment aussi frais qu’au départ 😀.

Je continue à un rythme soutenu, en alternant course et marche aux sensations et j’arrive au ravito. Je trace direct jusqu’à la sortie sans faire attention au monde qu’il y a. Je suis soulagé à nouveau d’entendre le bip du pointage.

J’ai 15 ou 20min d’avance. Je rêve déjà d’une sieste. Je cherche du café car la nuit est encore longue. En vain. Pas de podologue mais des ambulanciers. Ils ne veulent pas m’exploser les ampoules. Tant pis. J’avale une compote et m’installe dehors.

Je vois des gens faisant l’assistance sortir des matelas et des couvertures pour leurs coureurs. C’est à ce moment que je regrette de ne pas avoir anticipé ça et prévu avec des potes cette logistique. J’enlève chaussures et chaussettes et essaye de soulager avec du baume. Deux coureurs qui étaient avec le serre file arrivent dépités car 2min après la barrière. Je leur dis de continuer à courir jusqu’au pointage car des bénévoles ont dit qu’ils avaient rajouté une tolérance. Je me rend compte que le bruit de claquement que j’entends depuis 2 minutes c’est en fait moi qui claque des dents à cause du froid. Je sors la couverture de survie, la veste et le pantalon.

J’ai à peine le temps d’éteindre ma frontale, de programmer un réveil et de fermer les yeux que le serre file nous demande de repartir. S’ensuit un clash entre des accompagnateurs et les serre-files.

Je comprends que le mec son boulot c’est d’enlever le balisage Mais bordel tout de même. On a 6 h devant nous pour faire les 20 prochains km. Du moment qu’on n’était pas hors temps à l’arrivée à ce ravito et qu’on a pointé, le nouveau laps de temps on le gère comme on veut non. On est plusieurs à vouloir prendre au moins 15min ou 30min pour dormir avant de repartir. A la menace d’appel du pc course pour désactiver les dossards on se résigne à repartir. Claudine m’aide à me relever et me préparer. Je repars emmitouflé dans ma couverture de survie.

Certains décident d’arrêter là. Pour le reste la procession des zombies reprend. Je donnerais tout pour dormir un peu. Le bruit de nos pas se confond dans la noirceur de la nuit avec les bruits de la nature. Je ne prends même plus le temps d’observer le paysage autour. Je focalise toute mon attention sur le fait d’avancer. Step by step. On passe par une zone marécageuse. La fatigue, la nuit, le manque de sommeil, tous les éléments qu’il faut en somme pour passer sans encombres. Quelques chutes plus tard et multitude de piqûres plus tard on ressort bien boueux. Je comprends mieux le périple de Sam, Frodon et Sméagol sur les plaines de Dagorlad. Ça me fait sourire, je switch la playlist en mode BO. Ma cheville gonfle un peu. Bon Dieu pourquoi je n’ai pas mis une autre paire de manchons.  Je pousse un peu la sono pour me concentrer sur autre chose.

On avance tant bien que mal et on croise pas mal de coureurs allongés sur les bas cotés en train de dormir. Le serre file les réveille et s’assure qu’il repartent avec lui . Ça me redonne un peu d’avance sur lui. Je maintien l’allure de marche jusqu’au prochain point. Ou je m’adosse à un mur pour dormir 10min avant qu’il ne me rattrape. Sur place on me dit que c’est un autre serre file qui prend le relais. Immédiatement. Je ne comprends plus rien. Je repars jute après avoir enlevé un caillou de ma chaussure. Bon ça m’aura quand même pris plusieurs minutes pour enlever les chaussures et les remettre. Une autre méga ampoule a vu le jour après la fusion de plusieurs plus petites 😅

Je forme un groupe avec 3 autres coureurs. On avance chacun à notre rythme. On se croise, se dépasse à tour de rôle mais on reste assez groupé. J’essaye de courir malgré les ampoules pour me réchauffer.

Et puis je rage un peu contre des participant qui violent éhontément le règlement de la course qu’on a tous accepté en signant pour nous inscrire. Certains profitent de la nuit tombée, pour que leur assistance les rejoigne en voiture aux croisement, et peuvent ainsi se faire ravitailler, changer d’affaires, de chaussures, se reposer au chaud avant de repartir … Je sais que c’est absurde de ma part car je n’y changerai rien, mais je peste contre ce manque de fairplay et ça me vide de mes forces.

Le jour n’est plus loin et j’ai hâte de quelques rayons de soleil pour me réchauffer.

On arrive à une grande ligne droite. L’une des portions que j’ai, je peux le dire avec une certitude, complètement détesté. Une flèche réfléchissante à la sortie du bois pour nous indiquer la route à prendre. Une balise réfléchissante un peu plus loin. Et puis plus rien sur des centaines et des centaines de mètres. Plus d’une fois je me suis arrête en étant sûr d’avoir raté un tournant, je reviens sur mes pas puis je regarde le gpx. Non non c’est bien la route. Je repars. C’est long. Long. Très long. 2km ? 3km ? plus ? Une longue et interminable ligne droite bitumée. Peut-être qu’en réalité ça ne l’était pas tant que ça. Mais avec le manque de lucidité actuel …

D’ailleurs en parlant de manque de lucidité, Je vous présente les hallucinations. A la lumière tremblante de ma frontale, les arbres se mettent à danser devant moi. Et prennent des formes bizarres. Je vois un pont. Je ne me rappelle pas être arrivé en ville. Et puis y’a pas de rivière. Je secoue la tête. Ah non c’était un arbre. Quelques mètres plus loin idem c’est des immeubles qui tanguent au bruit du vent que je vois. Un bout de papier poussé par la brise se transforme en chat. Je finis par m’adosser à un muret. Je m’endors sur place avant même d’avoir pu enlever mon sac.

20 min plus tard je rouvre les yeux. Le jour s’est levé. Il reste peut-être 35 km ? 30 ? 25 ? je ne sais plus.

Je me retrouve à chanter Hakuna Matata aux arbres. Un peu plus loin un panneau avec le logo de l’ultramarin indique un point d’eau. Logiquement je le suis. Au bout de quelques minutes je croise 2 concurrente en sens inverse. Ça faisait 20 ou 30 min qu’elles cherchaient ledit point d’eau et elles n’ont rien vu, ni bénévole, ni balise, pointage, ni point d’eau. Dans le doute on appelle le pc course. Ils sont tout aussi paumé que nous quant à la présence du panneau. On retourne sur no pas et on reprend la longue ligne droite. On finit par dépasser deux des gars avec qui j’étais repartis du pointage précédent et qui m’ont sans doute dépassé pendant mon sommeil.

On passe dans des sous-bois. J’ai faim. J’ai soif. Mais rien ne passe. Je vidange et je suis rassuré que la couleur soit passée d’ocre à clair 👌🏼 Je m’assoie en plein milieu du chemin et m’allonge 5min pur soulager mon dos. Je regrette atrocement de ne pas avoir allégé mon sac quand Alexandre était là🤦🏻‍♂️. Je repars tant bien que mal. Je retrouve un gars du groupe. On trotte ensemble jusqu’au stade de Séné.

Du brouhaha intense et de la pluie nous accueille. Il s’agit du point de départ de la marche nordique. On jongle encore avec la limite de temps. Rebelote. Les bénévoles me conseillent d’aller pointer avant de prendre quelques instants de repos. Je vais voir une podologue ensuite qui prends le temps de m’exploser mes ampoules. Une personne de l’orga viens me demande mon dossard.

« 

– Bah oui vous êtes en train de vous faire soigner et dans 10min je ferme la salle donc vous abandonnez.

– Mais ouiiii ma p’tite dame ! bien sûuuur ! et la marmotte elle emballe le chocolat dans le panier d’alu ! J’en ai pas chié presque 160km pour m’arrêter à environ un semi de l’arrivée.
10 minutes vous dites ? Eh ben vous repasserez me voir dans 10min et si je suis encore là à ce moment je vous le refile le dossard ! allez bisous !

»

Je crois que ça l’a calmé. La podologue esquisse un sourire et termine de me traiter mes pieds. 3 min après je suis debout. J’apprécie le confort des chaussures. Mon pied a un peu désenflé. Je passe rapidement au ravito voir s’il reste des choses à grailler et pour prendre un café. Il ne reste rien d’autre que du quatre quart 😓 Je repars en offrant mon plus beau sourire à l’orga.

Le semi le plus long de ma vie

Environ 4h30 pour faire un semi. C’est plus que faisable non ? 🤔😜

A nouveau du monde sur la route. Plusieurs encouragements et d’applaudissements. Je dois être dans les derniers. Un campeur m’amène un grand café. Je n’ai jamais autant aimé le café noir. ☕

10min après j’entends des bruits derrière moi. C’est les premiers « marcheurs ». Enfin ils doivent bien faire du 10 km/h les gus 😅

mais tous quasiment m’encouragent à ne pas lâcher si proche du but et m’offrent un « bravo » par ci, un « courage » par là. Beaucoup de « allez les jaunes » « respects les jaunes » « chapeau les jaunes ». Jaune étant référence à la couleur du dossard et du bracelet pour le 177KM. Vous n’imaginez pas à quel point ça fait plaisir 😊😊

Je sympathise avec les joellettes avec qui je partage un bon bout de route. La chaleur et le poids du sac commencent à me peser. Je rate une marche dans un escalier. Je sens l’onde de choc remonter et mon dos se bloque. Je ne sais plus à quel moment j’avais pris mon dernier cacheton de paracétamol. Chaque fois que je trouve un banc, je m’arrête 2min, j’enlève le sac, m’applique un peu de spray froid sur les lombaires, masse les pieds et repars.

Niveau chaleur ça commence sérieusement à taper je trouve. Je titube par moment. Le café du campeur perd de son effet. Mais je n’ai même pas le réflexe d’enlever le pantalon. J’ai mal en courant. J’ai mal en marchant. J’ai mal en restant debout. J’ai mal en m’asseyant. Autant terminer le plus vite pour pouvoir m’allonger.

Point d’eau dans 2km. La SEULE pancarte avec une indication kilométrique de tout le parcours. Au point d’eau je croise un autre dossard jaune.

Moi :  « yes je ne suis pas le dernier »
Lui : « ah voilà le dernier 177»

🤦🏻‍♂️🤦🏻‍♂️🤦🏻‍♂️😅

Le coureur, Pierrick, était en fait un membre de l’orga dont le rôle était sur la fin de repérer les derniers, les éclopés, les mal-en-points, les zombies, et les retardataires pour les accompagner et les aider à terminer ou si jugeant qu’ils étaient trop loin de la barrière d’appeler une navette pour les chercher. 🙂

Le temps de prendre un verre d’eau, de me rafraîchir la tête et la nuque et on repart sous les encouragements des marcheurs qui continuent d’arriver.

 On discute. On parle de courses, de boulot, de challenges… Je lui parle de l’association Haroz pour qui je cours, du challenge et de la cagnotte leetchi que j’ai mis en place pour les aider.

Il cadence la marche et le trot et me fait parler tout en avançant. Ça me fait oublier la fatigue. Il reçoit un appel du pc course. On est sensé être les derniers. Il me dit que ce sera cool car on aura droit aux fumigènes pour l’arrivée sur le port.

Si on garde cette allure on arrive même avec 15 ou 20min d’avance sur la barrière. La marge de sécurité est faible, j’en suis conscient mais j’ai de plus en plus de mal à avancer. La douleur dans les lombaires est constante et l’intensité monte à chaque pas.

Malgré moi je me retrouve à lâcher l’allure alors qu’on n’était déjà pas bien rapide. Au bout d’un moment Pierrick reçois un autre appel. C’est le PC course. Ils veulent savoir où en est et si on est toujours dans la course. Il semblerait qu’il ait une femme qui vient de passer le dernier ravito. Elle serait 30min derrière nous. L’orga décide de repousser la barrière de 13h à 13h30. Une petite voix me dit « tu as 30min de rab, allez on s’arrête 10min ». Je sais que j’aurais encore plus de mal à repartir. Pierrick, confiant que je vais continuer, me laisse en compagnie de marcheurs. et repars en arrière attendre la fille.

Les spectateurs et les marcheurs nous encouragent. Beaucoup me propose de marcher avec eux pour avancer.  J’essaie de profiter de l’ombre mais yen a plus beaucoup sur ces 3 derniers kilomètres. 3 km bon dieu. A peine la moitié d’un échauffement avant une séance d’entrainement spécifique. Les minutes avancent sur ma montre. Le kilométrage semble statique.

A bout de souffle et la bouche sèche je m’effondre contre une haie.  Une marcheuse accourt me porter assistance et m’aide à me relever. Elle me force à boire et m’applique un coup de froid sur le dos. Elle me débarrasse de mon sac et le porte à ma place quelques instants. On repart ensemble.

On voit Vannes au loin. Ça me redonne un peu de jus. J’essaie d’accélérer la marche. Je passe du mode papy en déambulateur à papy en fauteuil. Je porte le sac devant moi pour soulager le dos.

Une femme à moitié hystérique sur le côté hurle mon nom. C’est Claudine qui est revenue m’attendre ce dimanche matin 😁 On commence à entendre les échos du speaker au niveau du port. On se fait dépasser par un flot constant de marcheur. Tous sans exception ont un mot gentil, un geste, une tape dans le dos … Les larmes ne sont pas loin.

Bientôt la fin du sentier. On croise quelques vestes bleues en train de repartir du port. Elle claque cette veste finisher.  Je remets mon sac non sans mal. On est à l’extrémité du port. Une ligne droite, un U et puis l’arche.

J’entends quelqu’un dire 12:50😬😱

Le coup de flippe. La peur de la BH suffit pour sécréter la dose d’adrénaline. Je ne sens plus les frottements du pantalon, je ne sens plus les ampoules explosées, je ne sens plus l’ongle arraché, je ne sens plus la chaleur, je ne sens plus mes lombaires en feu, je ne sens plus les brulures aux adducteur. Je ne vois plus que l’arche au loin.

Je cours sans m’arrêter. Claudine à coté m’accompagne et d’un air autoritaire lance un « faites-placaaaace ! » tout le monde s’écarte sous sa sommation 😂

Je remonte des dizaines de coureurs. J’entends un « Allez Mehdi ! » je reconnais les voix. C’est Thomas de la chaîne What the Run et Émir des Lapins Runners ! Ils étaient en train de repartir avec Sophie quand ils m’ont vu débouler sur le port. Ni une ni deux les deux viennent avec moi. Thomas à droite, Émir à gauche. Ils mettent une ambiance de folie😀 !!! C’est tout bonnement phénoménal 🥰😍!

On est à moins de 200m de l’arche. Les gens aux terrasses des cafés, les marcheurs, les passants, les bénévoles. Tout le monde applaudit. Émir et Thomas m’encadrent comme deux garde du corps et m’ouvre le passage tout en m’encourageant.

100m. le regard est brouillé mais les arches sont bel et bien là à portée de main. Les encouragements à proximité du village se font de plus en plus fort. On termine quasiment au sprint.

 12:56 !

On passe la ligne d’arrivée. Mon corps se met en position off et je m’agenouille par terre incapable de bouger. Je serais allé aux limites.

Les potes m’aident à me relever. Instant émotions. Accolades, remerciements. Je n’aurais pas eu les fumigènes mais ce duo en or m’aura offert une arrivée dix mille fois mieux. Merci infiniment les gars. Vous êtes toppissimes. Cœur sur vous ☺️🙏🏼😘💕

Je suis surpris de croiser Jean-Pierre, le président et organisateur des Métropolitaines, une course à St-Grégoire au nord de Rennes. Ça faut plaisir de le revoir aussi. Il m’apporte une bouteille d’eau bien fraiche. Si vous cherchez une définition du bonheur, je pense qu’elle est là. Courir 177km sous le soleil pour recevoir en récompense une arrivée avec des potes et de l’eau fraiche au bout du périple.

Jean-Pierre m’accompagne jusqu’au stand pour récupérer mon lot finisher. Aucun bénévole au stand.  Au bout de 15min une bénévole arrive enfin. Déception car plus de vestes 😢

D’ailleurs si l’organisateur de la course lit ceci j’aimerais qu’on m’explique un truc. 🤔🤔🤔Vous avez 1200+ personnes au départ. Il y a eu 35-40% d’abandons. Et il n’y a même pas assez de vestes pour ceux qui sont arrivé ? Je ne suis pas mathématicien mais y’a comme une couille dans le pâté niveau calcul là les gars.

Je récupère quand même la médaille souvenir de cette 15ème édition. Je regarde l’heure. J’ai environ une heure pour me doucher, m’habiller et rejoindre la gare pour rentrer à rennes. N’étant pas le fils caché de Tom Cruise je sens que ça va être compliqué. Jean-Pierre me dit de ne pas m’inquiéter et se charge de me trouver un covoit pour Rennes.

Je me repose un peu sur le gazon. Je croise plusieurs coureurs avec qui j’avais partagé quelques moments sur ce weekend. Les voir finisher ça fait plaisir. On discute un peu, on rigole.  Albert, un autre membre de l’orga des Métropolitaines, se propose de me ramener chez moi. Je me dirige vers le stade pour récupérer mes sacs. Une accompagnatrice m’aide à descendre les escaliers pour aller à la douche. Le temps de me changer et mon chauffeur m’attends déjà à la sortie.

1 min après m’être assis dans la voiture j’ai enfin rejoins Morphée. 😴

6 commentaires sur « 177 KM Ultramarin 2019 (2/2) »

  1. Oh ben là mon pote j’en ai les larmes aux yeux. Quelle course ! Elle te restera à jamais gravée dans ton corps, tes trop des, ta memoire…bravo vraiment, tu es allé au bout, yes keep moving, c’est beau, franchement chapeau ! Tu l’as eue la veste ? L’orga laisse qd même à désirer sur certains points… Merci pour ton récit, et encore mille bravos champion 💪💪💪

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